Présentation

« Un appareil photo n’a jamais fait une grande image, pas plus qu’une machine à écrire n’a écrit un grand roman. »
Ansel Adams

Comment parler de soi, comment se présenter sans avoir l’air de faire de l’autopromotion alors que c’est bien ce que l’on fait ? L’exercice est périlleux !
J’ai donc demandé à Franck, ami depuis toujours, graphiste talentueux et surtout artiste (avec un grand A) génial, de bien vouloir réaliser une interview, de me poser quelques questions.
C’est donc depuis le Colorado où il est installé depuis quelques années qu’il s’est prêté au jeu des questions-réponses.

 

En France, la photo de mariage a encore mauvaise réputation, (…) la fameuse photo de couple devant les géraniums de la mairie ! Mais quand je regarde tes images, au-delà du mariage, on est vite embarqué vers d’autres univers …

Mes photos sont le reflet de mon vécu, de ce que je suis, de ce que j’ai fait, des gens que j’ai rencontré ou tout simplement admiré… il est donc logique qu’on y retrouve différentes influences.
Quelques années comme graphiste dans le milieu de la mode et de la musique.
Une passion pour l’architecture, les grands paysages et les belles lumières.
Mais surtout un intérêt tout particulier pour les histoires et pour les gens qui les font vivre.

Quelques hommes, quelques femmes ont été des précurseurs, des visionnaires, des génies, André Kertész, Diane Arbus, Andy Warhol, Le Corbusier … et bien d’autres ont révolutionné l’art, ont influencé la société dans laquelle ils vivaient. Je n’ai pas leur talent, mais riche de leurs héritages et de ma personnalité, je photographie le monde qui m’entoure avec mon regard, mon style.

Je retrouve bien ta patte dans tes photos de mariage, mais en même temps des styles très différents, comment l’expliques-tu ?

Un reportage de mariage c’est d’abord une collaboration entre un photographe et un couple. Un reportage de mariage sera donc réussi si j’ai su mettre en place cette collaboration, si j’ai su établir un climat de confiance.
Les mariés arrivent avec leurs personnalités, leurs goûts, leur vision du mariage. Il est essentiel que l’on retrouve cette vision dans mes photos. Pour autant ils m’ont choisi pour mon regard, pour ma capacité à raconter l’histoire, les histoires de leur journée.
Photographier un mariage est donc un subtil dosage entre ces différentes composantes, c’est pour ça que chaque mariage est unique et que chaque reportage l’est aussi.
Si je mets une photo de David LaChapelle à côté d’une autre de Patrick Demarchelier, il est évident que le style est tout de suite identifiable, mais nous ne faisons pas le même métier. Ils font de la mode, alors que je fais du reportage de mariage. Ils créent des univers (leurs univers !) alors que dans mon travail je raconte une histoire. Chacune d’elle étant différente, mes images le sont aussi tout en ayant un style lié à ma façon de cadrer, de me positionner, d’appréhender ces moments dont je suis le témoin privilégié. Le style n’est pas une question de technique mais bien de vision. Je leur propose la mienne sans jamais l’imposer.

 

Tu emploies les mots « histoire », « conte » et même « reportage », on est bien loin de la simple photo souvenir !

Quand j’étais à l’université j’ai fait un mémoire sur la photographie de paysages au début du siècle dernier. C’était passionnant de voir comment la photo a été utilisée aux différentes époques, quel support, quelle finalité … Aujourd’hui, les mariés ne veulent plus les photos figées, artificielles qu’ils peuvent voir dans les albums de leurs parents. Tout autant qu’un photographe, ils cherchent un conteur, quelqu’un qui sache comprendre et raconter leur histoire.
De plus en plus de photographes se qualifient de photojournalistes, je trouve le terme galvaudé, je préfère dire que je travaille avec une approche photojournalistique.


… Tout autant qu’un photographe, les mariés cherchent un conteur, quelqu’un qui sache comprendre et raconter leur histoire.


Effectivement, on est bien loin du photographe de mariage avec son gilet de pêcheur et son gros flash, qui t’explique que le parterre de fleur devant la mairie est superbe et qui t’interpelle sans arrêt en te demandant de sourire. Dis m’en un peu plus sur ton approche.

Depuis l’âge de 15 ans où j’ai découvert la photo et la chambre noire grâce à mon père, je ne me suis jamais intéressé à la photo de mariage, probablement rebuté par tous les clichés qu’elle véhicule. Les photos de mariage c’était ringard, super kitch, un peu comme celles que l’on voit dans la petite boutique du coin de la rue avec la vitrine sale et les tirages aux couleurs passées. C’est en 2003 lors d’un mariage familial que j’ai découvert l’intérêt et le plaisir qu’il pouvait y avoir à couvrir un mariage, à en raconter l’histoire. Cette première impression est devenue une véritable révélation l’année suivante lorsque je suis venu te voir et que j’ai découvert le travail de ton ami Ron et plus largement celui des photographes américains. Ça a vraiment été le déclencheur.
Etre là, pendant toute une journée, parfois plus, dans l’intimité d’un couple et de leur famille, essayer de comprendre, d’anticiper ce qui va se dérouler, c’est passionnant. Cette capacité à comprendre est essentielle.
Il faut aussi savoir s’arrêter, observer, s’imprégner, interagir, prendre du recul pour mieux partager cette histoire humaine. C’est comme cela que l’on arrive à capter des émotions brutes, des moments de joie intenses, de vulnérabilité, de folie … Si on est vraiment présent, en harmonie avec les gens et avec l’histoire que l’on raconte alors les images sont fortes.
Au début je travaillais beaucoup au 350 mm, je photographiais les gens de loin, j’avais du mal à me positionner, à trouver ma place parmi eux. Je faisais surtout des portraits serrés en recherchant l’exhaustivité. Tout le monde devait être pris, tous les moments, tous les détails … Techniquement c’étaient de beaux portraits, mais ils ne disaient pas grand-chose du mariage. Aujourd’hui je travaille essentiellement au grand angle, pour être parmi les invités, avec la famille au cœur du sujet. Je me suis recentré sur les moments clé, sur les émotions, sur l’histoire !

Malgré tout, est ce qu’il n’y a pas une certaine routine à couvrir des mariages ?

S’il est vrai qu’il y a une certaine récurrence dans le synopsis d’une journée de mariage, en revanche, le scénario n’est jamais le même et c’est ce qui rend mon travail tellement intéressant, tellement enthousiasmant. Qu’ils soient émouvants, poétiques, drôles ou cocasses, ce sont tous ces instants captés qui font la beauté d’un reportage. Mais l’équilibre est délicat à trouver, il faut être bien présent mais sans être intrusif. Si je suis trop présent, les images deviennent artificielles, si je suis trop en retrait je passe à côté de moments importants. Cette capacité à anticiper et à capter ces moments clé demande beaucoup de travail et d’expérience. Que va-t-il se passer, ou dois-je me mettre … ? Dans un mariage, il n’y a pas de deuxième chance, on ne fait pas rejouer la scène.

Un grand photographe américain disait d’un de ses collaborateurs qu’il était « le maître de l’instant », j’aime à penser que je suis un peu le maître de l’instant. En tout cas j’y tends !


… C’est fascinant de voir comment un même paysage peut se transformer selon l’heure, la saison, la météo …


Tu habites dans les Alpes, tu adores la montagne, les raquettes, les refuges … Quand tu es en vacances dans ta maison d’Ardèche tu coupes ton bois, tu bâtis des murs en pierres et tu vas pêcher dans des ruisseaux perdus … Le lendemain tu es chez un grand couturier avec une robe à plusieurs milliers d’€uros entre les doigts ou dans la suite d’un palace monégasque, comment gères-tu ce contraste ? Tu arrives toujours à faire le grand écart ?

Bien sûr ! Au contraire, c’est ce que j’aime et ce qui fait la richesse de ma vie, de mon travail. Tout à l’heure, on parlait d’influences et de vécu, j’ai grandi dans une ancienne abbaye, un lieu extraordinaire, à la campagne, dans une nature préservée. Même si aujourd’hui je ne suis pas en montagne autant que je le voudrais, ce rapport à la nature, aux animaux fait partie de moi. Je pense que mon histoire d’amour avec la lumière vient aussi de cette époque où je passais plus de temps à contempler ce qui m’entourait. C’est fascinant de voir comment un même paysage peut se transformer selon l’heure, la saison, la météo… les lumières du matin sont si belles. Dommage que l’on ne se marie que l’après-midi ! La lumière dans l’architecture a également été source d’inspiration. Qu’ils soient contemporains ou antiques, les bâtiments semblent parfois vivants tant ils changent sous l’effet des ombres et des lumières …

J’aime rencontrer des gens différents, être dans des lieux différents, passer en quelques heures du bord de ma rivière ardéchoise au faste de la riviera Lémanique. C’est parfois aussi violent qu’un gros décalage horaire mais tellement enrichissant. Nous sommes tous fait de multiples facettes. C’est cette diversité qui nous rend intéressant.

Quelles sont tes influences dans ce domaine, quels sont tes « maîtres »?

Je n’ai pas de maître à proprement parlé, mais une infinité de rencontres, de livres, de films, de musiques, de flashs incessants. Je suis un véritable buvard, je me nourris en permanence de tout ce qui m’entoure, je suis tout le temps en éveil, pour essayer de sentir les tendances qui se dessinent … afin d’anticiper plutôt que de suivre. Internet est un outil formidable pour ça. En un clic, je peux discuter avec un photographe japonais, surfer sur le blog mariage d’une américaine ou sur le site d’un graphiste londonien, c’est fabuleux !!! Mon Iphone est également un précieux allié, il me permet de fixer à tout moment une page de magazine chez le kiné (ça évite de la déchirer !), une pub sur le bord de la route, l’agencement d’une vitrine, une scène dans la rue, un spot intéressant pour un futur shooting …

Cependant, si je devais citer quelques noms je commencerais par Josef Koudelka : il rend beau tout ce qui nous entoure ! Il a une capacité extraordinaire à transformer en art, à révéler et à sublimer n’importe quel détail insignifiant de notre quotidien. Son travail sur la lumière et la façon dont il compose ses images panoramiques est une véritable source d’inspiration pour moi. Mais aussi Lucien Hervé et son travail avec Le Corbusier, Sebastião Salgado pour ses portraits noirs et blancs si troublants, si dérangeants, Cartier-Bresson et son sens inné du cadrage, de la composition parfaite, Raymond Depardon, tout particulièrement ses travaux sur le monde paysan.
Côté mode, Peter Lindbergh est le maître incontesté, un vrai monument ! Dans un tout autre style, j’adore l’approche de Jean-François Jonvelle. Il nous a quitté trop tôt, mais son travail continue de m’inspirer. Finalement, je suis assez classique.
Pour finir je ne peux pas ne pas citer Andreas Gursky, Georges Rousse …

Les grands peintres ne sont pas ma spécialité et Visa pour l’Image ou les Rencontres d’Arles m’attirent plus que le Musée du Louvre, mais la découverte des grands peintres du dix-septième siècle et plus particulièrement les toiles de Rembrandt et du Caravage ont été un vrai choc. La maîtrise de la lumière y est si parfaite !


… j’essaie de retrouver cette façon de photographier, de prendre le temps, de regarder, de chercher la composition parfaite, de retenir ma respiration juste avant le déclenchement …


Tout à l’heure on parlait de ton style et de la façon dont tu dois t’adapter à chaque client, à chaque mariage. Qu’en est-il du traitement de tes photos ?

Aujourd’hui encore plus qu’hier, la post prod est une étape essentielle.
J’ai commencé la photo avec un Hasselblad X-Pan qui est un boîtier argentique qui permet de travailler en 24×36 et en panoramique sur un même film. Un vrai bijou ! Parfois j’essaie de retrouver cette façon de photographier, de prendre le temps, de regarder, de chercher la composition parfaite, de retenir ma respiration juste avant le déclenchement.
Le travail en chambre noire était alors important, il permettait de donner un style à mes tirages noir et blanc. Des heures passées devant l’agrandisseur à chercher le bon contraste, à faire monter certaines zones, à en retenir d’autres… pour finalement sortir la photo à laquelle j’avais « pensé » quand j’ai déclenché. J’aime ce côté artisanal.

Avec l’arrivée du numérique, cette partie du processus créatif est encore plus importante.
Que ce soient les noir et blanc charbonneux de Depardon, les tirages contrastés à l’extrême de Giacomelli ou les gris subtilement nuancés des panoramiques de Koudelka, chaque grand photographe associé à un tireur, avait son style identifiable. Aujourd’hui ce style est encore plus marqué et les possibilités créatives quasi infinies. Le travail de post prod est donc du sur mesure. En fonction du thème du mariage, des lieux, des ambiances, des lumières … je vais donner une identité forte aux photos. Il n’y a pas de retouche comme on peut en faire pour la cosmétique ou la mode, mais la création d’un univers pour que l’histoire se raconte au mieux. En quelques secondes, on peut donner un côté vintage à la photo, la basculer en noir et blanc, la traiter plus saturée … c’est génial !
J’aime toujours le côté tactile et artisanal du labo, mais il faut bien avouer que Ligthroom et Photoshop ont multiplié par 1 000, par 10 000 le champ des possibles. Cela dit, je pense que mes débuts en argentique ont encore une influence sur ma façon de traiter mes images, notamment les noir et blanc.


Mes années de graphiste influencent très clairement mon travail, surtout dans ma manière de composer mes images


Avant d’être photographe professionnel tu étais graphiste. Qu’as-tu gardé de cette période de ta vie ? Y a t-il des influences sur ton travail d’aujourd’hui ?

Bien sûr, rappelle-toi les multiples facettes ! On est tous nourri d’une multitude de rencontres, d’expériences et ce sont elles qui nous guident dans ce que l’on fait, dans ce que l’on est. Mes années de graphiste influencent très clairement mon travail, surtout dans ma manière de composer mes images. Lorsque je prends une photo, je la visualise déjà dans un livre, dans une mise en page. Je sais si je vais la recadrer, comment elle va s’articuler avec les autres pour raconter au mieux l’histoire du mariage.

Comment travailles-tu tes livres, c’est le produit fini, celui à travers lequel tes clients vont lire leur histoire. C’est un moment crucial de la chaîne !

Tout à fait, on voit trop souvent de bons photographes qui font de très belles photos mais qui finalement ne savent pas les mettre en valeur, les faire vivre dans un livre. Bien qu’ayant tous les deux attraits à l’image, ce sont deux métiers différents : être graphiste ne s’improvise pas.
Dans mon bureau, j’ai des grands panneaux métalliques au mur sur lesquels j’aimante tout ce qui peut m’inspirer. C’est essentiel pour moi d’avoir constamment sous les yeux des pages de magazines, des pubs, des photos, des textes … c’est un patchwork géant dont je m’imprègne en permanence. C’est aussi un espace de travail, un mur d’édition, un collage géant où je prépare mes livres et mes tirages. Ça permet de décoller le nez de l’écran et de prendre un peu de recul. Ça m’aide à rester cohérent, pour éviter le superflu.
À ce titre, j’admire le travail de Malte Martin , il a une capacité à simplifier les choses, à épurer pour aller à l’essentiel, qui m’aide à me recentrer quand je m’éloigne du sujet. Dans un style complètement différent, les travaux de David Carson ne m’ont pas quitté pendant des années et ses livres ne sont jamais très loin.


… Il y a mille façons de raconter une même histoire, à un moment je fais donc un choix artistique en cohérence avec ce que je veux dire, et c’est parti … !


Tu nous as parlé de l’équilibre subtil entre ta vision et celle des clients lors de la prise de vue, comment procèdes- tu pour le choix des photos et de la mise en page ?

Exactement de la même manière ! J’écoute les clients, on discute, parfois même ils m’apportent un cahier de tendance qu’ils ont fait, une page de magazine, un livre … Il y a mille façons de raconter une même histoire ; à un moment je fais donc un choix artistique en cohérence avec l’histoire que je veux raconter, et c’est parti … ! Commence alors le travail de mise en page, de scénographie. J’ai des phrases en vrac et je les articule, pour construire une histoire. Le choix des photos, leur taille, l’ordre dans lequel elles se succèdent, leur couleur, l’habillage graphique, le choix de la typo… chaque détail est important et contribue à créer un univers. J’essaie de construire les doubles-pages comme des tableaux, on s’y arrête, on prend le temps de regarder, on se laisse surprendre… mais on a envie de tourner la page pour connaître la suite de l’histoire, un peu comme quand vous lisez le dernier Harlan Coben. Pour ça, le format panoramique sur lequel je travaille est vraiment adapté. Il permet d’être très créatif, très narratif dans la mise en page.
Une fois le projet terminé, je le soumets aux mariés qui vont pouvoir y apporter les modifications qu’ils souhaitent, notamment sur le choix de certaines photos.

Quelques semaines plus tard, je leur remets leur livre de mariage. C’est toujours un moment particulier, un mélange d’anxiété et de soulagement.